Archives mensuelles : février 2012

S’il était stupide, il n’en serait pas là – de l’art du dérapage tout à fait contrôlé de Claude Guéant !


Claude Guéant est tout sauf stupide. On ne se retrouve pas Préfet, puis Secrétaire Général de l’Elysée (certains le voyaient alors déjà comme « l’homme le plus puissant de France »), puis enfin Ministre de l’Intérieur par hasard. Sa bien peu brillante sortie, samedi dernier, sur les « civilisations » est tout sauf un dérapage incontrôlé. Il n’y a qu’à voir le bonhomme : il n’a pas vraiment l’air d’un fanfaron qui parle sans réfléchir…

Qu’il pense vraiment ce qu’il a dit ou pas n’est, au fond, que secondaire : s’il a clamé haut et fort que les civilisations étaient hiérarchisables, c’est qu’il voulait faire du bruit – quelque soit le cadre dans lequel il l’ait dit, nul ne nous fera croire qu’il pensait rester inentendu. Non non, au contraire : s’il a dit ça, comme ça, maintenant, c’est justement parce qu’il voulait qu’on l’entende. Pourquoi ?

Nicolas Sarkozy, ce n’est un secret pour personne, est au plus bas dans les sondages. Ses promesses de rupture, tant sur la forme d’exercice du pouvoir que sur le fond politique, ne sont plus qu’espérances fanées pour un peuple dont la désillusion est cruelle. Le pouvoir d’achat, thème qui l’a porté au pouvoir il y a cinq ans, est en berne ; la situation économique est morose – la nation est en crise.

Mais, de la même façon que Claude Guéant ne peut pas être stupide, Nicolas Sarkozy ne peut pas être mauvais en campagne – sinon, il n’en serait pas là non plus ! Elu en 2007 sur une thématique sociale – le pouvoir d’achat – et devant l’échec flagrant de sa politique, il ne pourra pas être réélu cette année sur cette même thématique ; il doit impérativement, pour maximiser ses chances de réélection, déporter la campagne sur d’autres thématiques – il aura certes échoué sur celle qui l’avait fait élire en 2007, mais il pourra toujours prétendre aux Français que, sur telle autre thématique, il saura, mieux que quiconque, être à la hauteur les cinq prochaines années.

C’est là tout l’enjeu de la dérive de son fidèle Ministre le weekend dernier : pour espérer réussir, la campagne de Nicolas Sarkozy doit se faire sur un thème différent – ici, celui, abstrait au possible, des « valeurs », des « civilisations » – le « relativisme de la gauche » contre « l’humanisme de droite » qui défendrait la liberté, l’égalité, la fraternité, la justice sociale, la démocratie.

« J’ai peut-être été mauvais sur le pouvoir d’achat, dirait-il en substance, mais aujourd’hui, la question est plus grave encore : ce sont nos valeurs qui sont menacées, et croyez-moi, je saurai être à la hauteur pour les protéger ».

Provoc’ à souhait, la sortie de Claude Guéant a, de ce point de vue, été un succès total, en détournant l’attention des médias et des politiques des thèmes qu’ils traitaient consciencieusement jusqu’alors !

Bien évidemment, de telles déclarations n’auraient pas pu, n’auraient pas du passer inaperçues – c’eut été acter qu’elles n’étaient, après tout, pas plus choquantes que ça. Mais une réponse ferme et outrée, du candidat socialiste ou de la Première secrétaire, eût été suffisante ! Une réponse montrant un Parti socialiste solide dans ses convictions, fidèlement attaché à la République, fièrement universaliste (Laurent Bouvet avait tôt fait de préciser que, sur le terrain épistémologique, Claude Guéant avait tendu un piège à la gauche en la disant « relativiste » alors qu’elle est « universaliste » et que ses propres déclarations relèvent du « différentialisme » – je laisse ce débat aux experts !) avant de repartir mener campagne sur les thèmes qui intéressent les Français – le social ! L’emploi, le pouvoir d’achat – leur vie de tous les jours, malmenée par un gouvernement au service exclusif des plus fortunés depuis si longtemps !

Comme si le déballage médiatique d’une gauche outrée n’était pas suffisant, voilà qu’aujourd’hui le débat s’est transporté au Parlement, faisant complètement le jeu de la majorité présidentielle, sortie furieuse de l’Assemblée nationale après que Serge Letchimy  eût assimilé les déclarations ministérielles au « nazisme ».

En mois de trois jours, l’UMP a réussi à pousser le Parti socialiste à la faute et voilà le vrai débat, celui qui intéresse les Français qui galèrent au jour le jour, éclipsé par deux sorties toutes mesurées – celle, figurée, de Claude Guéant samedi et celle, bien concrète, des députés UMP aujourd’hui, en passe de réussir leur coup politique : déporter le débat ailleurs que là où il devrait se tenir. Faisant, au passage, le jeu des extrêmes chez qui le peuple n’hésitera pas à se réfugier devant tant d’incompréhension de la part des « partis de gouvernement ».

Au Parti socialiste de tourner la page bien peu glorieuse ouverte par le Ministre de l’Intérieur samedi dernier afin de pouvoir, le 6 mai prochain, tourner définitivement une page bien triste de notre Histoire contemporaine – la Sarkozie.


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