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S’il était stupide, il n’en serait pas là – de l’art du dérapage tout à fait contrôlé de Claude Guéant !


Claude Guéant est tout sauf stupide. On ne se retrouve pas Préfet, puis Secrétaire Général de l’Elysée (certains le voyaient alors déjà comme « l’homme le plus puissant de France »), puis enfin Ministre de l’Intérieur par hasard. Sa bien peu brillante sortie, samedi dernier, sur les « civilisations » est tout sauf un dérapage incontrôlé. Il n’y a qu’à voir le bonhomme : il n’a pas vraiment l’air d’un fanfaron qui parle sans réfléchir…

Qu’il pense vraiment ce qu’il a dit ou pas n’est, au fond, que secondaire : s’il a clamé haut et fort que les civilisations étaient hiérarchisables, c’est qu’il voulait faire du bruit – quelque soit le cadre dans lequel il l’ait dit, nul ne nous fera croire qu’il pensait rester inentendu. Non non, au contraire : s’il a dit ça, comme ça, maintenant, c’est justement parce qu’il voulait qu’on l’entende. Pourquoi ?

Nicolas Sarkozy, ce n’est un secret pour personne, est au plus bas dans les sondages. Ses promesses de rupture, tant sur la forme d’exercice du pouvoir que sur le fond politique, ne sont plus qu’espérances fanées pour un peuple dont la désillusion est cruelle. Le pouvoir d’achat, thème qui l’a porté au pouvoir il y a cinq ans, est en berne ; la situation économique est morose – la nation est en crise.

Mais, de la même façon que Claude Guéant ne peut pas être stupide, Nicolas Sarkozy ne peut pas être mauvais en campagne – sinon, il n’en serait pas là non plus ! Elu en 2007 sur une thématique sociale – le pouvoir d’achat – et devant l’échec flagrant de sa politique, il ne pourra pas être réélu cette année sur cette même thématique ; il doit impérativement, pour maximiser ses chances de réélection, déporter la campagne sur d’autres thématiques – il aura certes échoué sur celle qui l’avait fait élire en 2007, mais il pourra toujours prétendre aux Français que, sur telle autre thématique, il saura, mieux que quiconque, être à la hauteur les cinq prochaines années.

C’est là tout l’enjeu de la dérive de son fidèle Ministre le weekend dernier : pour espérer réussir, la campagne de Nicolas Sarkozy doit se faire sur un thème différent – ici, celui, abstrait au possible, des « valeurs », des « civilisations » – le « relativisme de la gauche » contre « l’humanisme de droite » qui défendrait la liberté, l’égalité, la fraternité, la justice sociale, la démocratie.

« J’ai peut-être été mauvais sur le pouvoir d’achat, dirait-il en substance, mais aujourd’hui, la question est plus grave encore : ce sont nos valeurs qui sont menacées, et croyez-moi, je saurai être à la hauteur pour les protéger ».

Provoc’ à souhait, la sortie de Claude Guéant a, de ce point de vue, été un succès total, en détournant l’attention des médias et des politiques des thèmes qu’ils traitaient consciencieusement jusqu’alors !

Bien évidemment, de telles déclarations n’auraient pas pu, n’auraient pas du passer inaperçues – c’eut été acter qu’elles n’étaient, après tout, pas plus choquantes que ça. Mais une réponse ferme et outrée, du candidat socialiste ou de la Première secrétaire, eût été suffisante ! Une réponse montrant un Parti socialiste solide dans ses convictions, fidèlement attaché à la République, fièrement universaliste (Laurent Bouvet avait tôt fait de préciser que, sur le terrain épistémologique, Claude Guéant avait tendu un piège à la gauche en la disant « relativiste » alors qu’elle est « universaliste » et que ses propres déclarations relèvent du « différentialisme » – je laisse ce débat aux experts !) avant de repartir mener campagne sur les thèmes qui intéressent les Français – le social ! L’emploi, le pouvoir d’achat – leur vie de tous les jours, malmenée par un gouvernement au service exclusif des plus fortunés depuis si longtemps !

Comme si le déballage médiatique d’une gauche outrée n’était pas suffisant, voilà qu’aujourd’hui le débat s’est transporté au Parlement, faisant complètement le jeu de la majorité présidentielle, sortie furieuse de l’Assemblée nationale après que Serge Letchimy  eût assimilé les déclarations ministérielles au « nazisme ».

En mois de trois jours, l’UMP a réussi à pousser le Parti socialiste à la faute et voilà le vrai débat, celui qui intéresse les Français qui galèrent au jour le jour, éclipsé par deux sorties toutes mesurées – celle, figurée, de Claude Guéant samedi et celle, bien concrète, des députés UMP aujourd’hui, en passe de réussir leur coup politique : déporter le débat ailleurs que là où il devrait se tenir. Faisant, au passage, le jeu des extrêmes chez qui le peuple n’hésitera pas à se réfugier devant tant d’incompréhension de la part des « partis de gouvernement ».

Au Parti socialiste de tourner la page bien peu glorieuse ouverte par le Ministre de l’Intérieur samedi dernier afin de pouvoir, le 6 mai prochain, tourner définitivement une page bien triste de notre Histoire contemporaine – la Sarkozie.


Et va, jolie !


Ok, ok, le titre de l’article est tellement bas que je ne mérite même pas que vous lisiez la suite… Mais quand même, allez, un petit effort !

Alors qu’elle semblait exsangue après sa lutte acharnée (et franchement pas toujours glorieuse) avec Nicolas Hulot, la voici repartie de l’avant. Après avoir critiqué avec fracas la parade militaire du 14 juillet (Einstein ne disait-il pas que « si un homme peut éprouver quelque plaisir à défiler en rang aux sons d’une musique, […] il ne mérite pas un cerveau humain puisqu’une moelle épinière le satisfait«  ?), Éva Joly vient de faire sa véritable entrée en campagne à Clermont-Ferrand, lors de l’Université d’été d’Europe Écologie – Les Verts. Un nom de parti que je trouve d’ailleurs bien ridicule : les Verts historiques ne sont donc pas capables d’aller de l’avant et d’abandonner leur nom au profit de celui qui a su redynamiser la mouvance écolo ? Ces deux noms accolés ressemblent décidément plus à une alliance qu’à une transformation du parti… Enfin bref, c’est un autre débat !

Toujours est-il que sa montée au créneau sur le défilé militaire du 14 juillet me semble tout à fait pertinente. Ce défilé n’est-il pas une façon de « montrer ses muscles » aux puissances étrangères ? Jean-Luc Mélenchon soulignait ainsi que « le défilé militaire rappelle à toute puissance étrangère ce qu’il lui en coûterait de s’en prendre à la France et à sa République« . Classe… A-t-on vraiment besoin de ça ? Doit-on vraiment consacrer notre Fête nationale, consécration de la République, à montrer nos muscles ? En ces temps où la citoyenneté est ébranlée – à juste titre – par l’injustice sociale, par le sentiment d’impuissance du politique – et, par conséquent, du citoyen – face aux pouvoirs financiers, l’armée est-elle vraiment le meilleur instrument de création de lien social – et citoyen, si nécessaire aujourd’hui ? J’en doute…

Je passerai bien évidemment sur les réactions à vomir d’une certaine partie de la classe politique (suivez mon regard, qui malheureusement n’a même plus besoin d’aller très loin…) sur la binationalité d’Éva Joly – Guy Teissier, Président UMP de la Commission de la défense à l’Assemblée nationale, remportant probablement la perle en déclarant : « Je suis consterné qu’il puisse encore exister, comme on les appelait autrefois, des anti-France« . Y’a-t-il un sceau quelque part !?

Cela étant dit, même si je suis vraiment heureux qu’elle ait posé le débat sur la table, je reste sceptique sur l’opportunité de présenter une candidature écologiste à la présidentielle, rejoignant en cela mon très estimé Dany le Rouge-Vert-Jaune (la Coupe du Monde 2014 qu’il prévoit de couvrir pour Canal+ ne sera-t-elle pas jaune et verte ?).  Quand Éva Joly affirme en rigolant que Cécile Duflot « apprendra le norvégien » si EELV dépasse les 10%, quand la salle entière dans laquelle elle prononce son discours de lancement de candidature lève les mains pour « montrer ses dix doigts, comme le score qu’elle rêve Eva Joly de voir réaliser – même si en vrai pas grand monde n’y croit« , est-il nécessaire et opportun de présenter une candidature à la présidentielle ?

Alors je sais, la jurisprudence Mitterrand 65 laisse à penser que oui, pour exister dans la vie politique française, il faut présenter sa candidature à l’élection présidentielle. Mais, comme le souligne depuis des mois un DCB inentendu, ne serait-il pas plus judicieux pour les écolos de passer un contrat gouvernemental avec le PS, de les soutenir à la Présidentielle et de demander, en échange, plus de circonscriptions gagnables aux Législatives ? Parce que l’enjeu véritable, il est là : les écolos ne gagneront pas la Présidentielle – eux-mêmes n’y croient pas. Ne pèseraient-ils pas plus, alors, auprès du PS en négociant son soutien en amont du 1er tour, et en obtenant un groupe parlementaire plus étoffé ? Il me semble qu’à long-terme, c’est la stratégie la plus intéressante pour eux : après cinq ans de législature (dans la majorité ou l’opposition) forts d’un groupe parlementaire conséquent, les écolos pèseront infiniment plus dans l’arène politique – et peut-être alors sera-t-il temps de présenter une candidature à l’élection présidentielle. Ou peut-être pas, peut-être devront-ils attendre une autre législature. La reconstruction d’un parti nécessite du temps long, nécessite de voir, prévoir, anticiper – nécessite de la patience et du long-terme. Mais les politiques aujourd’hui en sont-ils vraiment capables, eux qui subissent perpétuellement la dictature de l’instantané imposée tant par les médias que par les citoyens eux-mêmes ?


Franco-canadien, mais entièrement l’un et entièrement l’autre !


Notre pays est confronté à une montée du racisme. Dans ce contexte malsain, la France doit s’emparer de cette question de la bi-nationalité”, déclarait Claude Goasguen, député UMP et rapporteur de la mission d’information parlementaire sur le droit de la nationalité, le 8 mai dernier, dans un entretien à La Croix. “Je souhaite qu’on aille progressivement vers une limitation de la double nationalité par le biais de discussions bilatérales avec les pays”, poursuivait-il : “cela veut dire qu’on demanderait aux gens de choisir entre deux nationalités. Ou bien qu’on [irait] vers une limitation des droits politiques. Car il est tout de même gênant qu’une personne puisse voter en France et dans un autre État. En procédant ainsi, un binational se retrouverait en quelque sorte avec « une nationalité et demie »”.

 

Alors qu’un débat déjà malsain autour de la bi-nationalité agitait la Fédération Française de Football, voilà que le député profitait de la polémique sportive pour remettre en question le régime de double nationalité dont bénéficieraient, d’après lui, “quatre à cinq millions de Français”. Mais si la France est confrontée à “une montée du racisme”, comme l’affirme – probablement non sans tort – le député, quel rapport avec la “question de la bi-nationalité” ? Comment assimiler racisme et bi-nationalité ? J’ai beau chercher, je ne vois pas de lien… Au contraire, les bi-nationaux sont des véritables passerelles entre leurs deux pays, entre les deux cultures qui les habitent ; ils sont l’incarnation des liens qui peuvent exister entre deux pays – une incarnation infiniment plus forte, plus puissante – plus éloquente – que n’importe quel lien diplomatique !

 

Au-delà de cette amalgame incompréhensible entre bi-nationalité et racisme, l’objectif que poursuit Claude Goasguen est choquant : à défaut de “supprimer” la bi-nationalité, il veut la “limiter” en créant, dans un premier temps, un “registre des bi-nationaux” avant d’envisager la limitation de leurs “droits politiques”, arguant que posséder “une nationalité et demie”, c’est bien assez – une rhétorique dans la droite lignée de la tentative, l’été dernier, de créer différentes classes de citoyens français en menaçant perpétuellement les citoyens naturalisés d’être déchus de leur sésame.

 

Profitant de la porte ouverte par le député UMP, Marine Le Pen a envoyé une lettre à l’ensemble des élus du Palais Bourbon pour leur demander d’aller dans le sens d’une abrogation ; une fois de plus, les déclarations extrémistes du parti majoritaire alimentent l’extrême-droite elle-même…

 

Pourtant, posséder deux nationalités, ce n’est ni trahir l’une, ni trahir l’autre ! Posséder deux nationalités, ce n’est pas non plus n’être qu’à moitié français ! Je suis franco-canadien (bon, franco-québécois, aurais-je plutôt tendance à dire, mais c’est encore un autre débat !) ; mais je ne suis pas à moitié français et à moitié canadien : je suis tout l’un et tout l’autre, entièrement français et pleinement canadien ! C’est ça qui fait la beauté de la bi-nationalité, cette harmonie entre deux pays, entre deux cultures qui crée une ouverture d’esprit merveilleuse ; et nul doute que l’ouverture d’esprit entraîne la tolérance, la tolérance envers les autres, envers la différence. Comment donc oser assimiler bi-nationalité et racisme ?

 

La France a toujours eu une conception généreuse de la nationalité, définie au XIXème siècle par Renan ou Fustel de Coulanges. Pour eux, la nationalité se basait sur des critères positifs d’adhésion au projet collectif – elle se basait sur la volonté de participer à la construction du vivre ensemble, à “l’acceptation d’une communauté de destin”, comme le rappelle… Marine Le Pen elle-même, dans sa lettre aux députés. Soit. Mais en quoi les bi-nationaux sont-ils un obstacle à cette manifestation volontaire d’adhésion et de participation ? Pourquoi Claude Goasguen veut-il ôter à ceux-ci la possibilité de participer à cette construction de l’avenir national en limitant leurs “droits politiques” ?

 

Premièrement, les bi-nationaux ne peuvent pas toujours exercer leurs droits politiques dans leurs deux pays ; ainsi en est-il du Canada où les Canadiens vivant à l’étranger depuis plus de cinq ans n’ont pas le droit de vote. En allant jusqu’au bout de la logique proposée par Claude Goasguen, je serais privé de droit de vote au Canada et en France. Justice ?

 

Et puis, quand bien même un bi-national aurait le droit de vote dans les deux pays, pourquoi le priver de vote dans l’Hexagone ? C’est l’exercice des droits politiques qui fait, dans une large part, la participation au projet collectif – l’adhésion à la communauté nationale ! Qu’un citoyen français puisse également voter dans un autre pays – dans son autre pays – ne change rien au fait qu’il puisse participer pleinement à la construction du devenir national français !

 

Espérons que le gouvernement ne cède pas au chant des sirènes frontistes et sache raison garder : ce débat, alors que notre pays fait face à mille et un problèmes plus urgent, est aussi incongru que dangereux. A nous de rester vigilant pour éviter tout dérapage de la majorité… en attendant que le printemps 2012 nous en apporte une nouvelle, plus rose et plus belle !…


L’enseignement des langues est un désastre !


Cette tribune est une réaction à un article du Monde que vous trouverez ici : http://2lo.in/1fk

Evidemment, je ne puis que soutenir la volonté du Ministre de démarrer l’apprentissage de l’anglais dès trois ans. Ce n’est qu’ainsi que les enfants pourront parler anglais presque comme si c’était leur langue maternelle – parler anglais avec fluidité, aisance et assurance. Parce qu’aujourd’hui, parler anglais n’est même plus un avantage, un bon plus sur le marché du travail ou dans la vie courante. C’est une impérieuse nécessité. En quelques décennies, ce bon plus est passé de la deuxième langue à la troisième. Ce n’est plus parler l’anglais qui est un avantage ; c’est parler une troisième langue. Il serait donc temps que les élèves français rattrapent leur retard en maîtrisant l’anglais tôt pour pouvoir se lancer au plus vite dans l’apprentissage d’une seconde langue étrangère.

Ainsi, l’apprentissage de l’anglais en maternelle me semble être une bonne chose. Evidemment, à cet âge là, il est plus facile d’intégrer un système de pensée différent tel que peut l’être une autre langue – celle-ci sera donc assimilée plus rapidement. Cependant, il faut aller plus loin : outre l’Anglais, dont l’apprentissage ne doit pas cesser jusqu’au Bac, quitte à ce que les cours de langue du collège ou du lycée deviennent plus des cours de culture ou de littérature anglo-saxonne à la faveur d’étudiants maitrisant déjà plutôt bien la langue, il faut que les élèves apprennent, dès la première année du primaire, une seconde langue ! Il faut que chaque école soit en mesure de proposer deux ou trois langues étrangères aux enfants – aux parents, plutôt, qui seraient bien évidemment les maitres du choix étant donné l’âge des enfants. Mon petit frère de dix ans fait de l’Allemand cette année et je suis de plus en plus étonné devant la rapidité avec laquelle il apprend et comprend la langue – et le système de pensée intrinsèque. C’est très enrichissant, d’apprendre une langue : outre le bénéfice direct, celui de savoir la parler, ça fait travailler le cerveau d’une façon très intéressante ! Ca détruit beaucoup de choses que l’on pensait évidentes – la langue conditionne la pensée et en connaître plusieurs, c’est s’émanciper du joug inhérent à chacune ! Profitons de l’élasticité de l’esprit d’un enfant, qui apprend avec beaucoup plus de facilités qu’un adulte – profitons de cet âge merveilleux pour leur faire apprendre ce qu’il est si dur d’apprendre par la suite – des langues vivantes !

Alors, bien sûr, inutile de dire mon désarroi quand je lis, assez rapidement, dans l’article, que cette volonté ministérielle d’anticiper l’apprentissage de l’anglais va de pair avec une suppression continue de postes d’intervenants en langue étrangère – et qu’il veut que l’apprentissage se fasse par ordinateur. Je veux bien être le premier à défendre l’utilisation des nouvelles technologies dans l’éducation mais alors pour les langues, pour les très jeunes et pour un premier apprentissage, c’est ridicule ! C’est au contraire la présence humaine, l’échange, l’interaction qui feront de cette initiation à l’anglais une réussite. Alors, oui, c’est vrai, ça implique probablement des coûts supplémentaires. Faut savoir ce qu’on veut, aussi : on peut pas être les meilleurs partout sans dépenser le moindre sou, M’sieur l’Ministre…


Etre français – Les quatre piliers de la nationalité, Patrick Weil


Dans ce court texte initialement publié dans Le Monde du 24 août 2010, Patrick Weil, chercheur reconnu notamment pour ses travaux sur l’immigration en France, définit ce qui constitue selon lui les quatre piliers fondamentaux de la citoyenneté française, ce sentiment commun d’appartenance à une nation qui relie l’ensemble des citoyens : le principe d’égalité, la mémoire de la Révolution française, la langue française et la laïcité. Après voir rapidement passé en revue la teneur intrinsèque de chacun de ces quatre piliers, l’auteur explique brièvement en quoi ceux-ci sont malmenés par le pouvoir actuel qui brise ces « produits de notre histoire »[i] sur l’autel du populisme – plus exactement du diktat de l’opinion.

Quels sont donc ces quatre piliers que l’auteur met en exergue comme les fondamentaux de la citoyenneté française ?

En premier lieu, il loue le « principe d’égalité »[ii], qui s’illustrait notamment dans la propension qu’avait la France à donner une égalité de droit à tous les peuples conquis quand d’autres pays – l’auteur prend l’exemple de la Prusse de 1870 – abaissaient les peuples annexés – l’Alsace et la Moselle, manifestement – à un statut inférieur à celui dont pouvaient jouir les autres citoyens, créant ainsi différentes « classes » de citoyens au détriment d’une quelconque tentative d’unification nationale. Ce principe d’égalité se manifeste également dans le Code Civil, cette « Constitution matérielle de la France »[iii], écrit-il, reprenant en cela les travaux de Jean Carbonnier qu’il n’omet bien sûr pas de citer.

Par la suite, il évoque la mémoire de la Révolution française comme pilier de la citoyenneté française – un pilier que nous serions d’ailleurs les seuls Européens à posséder réellement, accompagnés en cela par les Américains chez qui le culte des Founding Fathers est encore très prégnant. Il insiste sur la mémoire positive de la Révolution que nous entretenons en évacuant plus ou moins consciemment ses épisodes les moins glorieux, renvoyant dans ses notes à la conception d’Hannah Arendt de la révolution non pas comme « processus de transformation sociale » mais comme « œuvre de transformation de la conscience politique » et de « redécouverte de la citoyenneté »[iv].

L’auteur insiste sur le troisième pilier, la langue française, « langue de l’Etat depuis 1539 »[v] en ce qu’elle est l’essence de « l’école pour tous »[vi], formidable « outil d’émancipation »[vii] et qui, sous la IIIème République notamment, consolida aux quatre coins du pays le sentiment d’appartenance à une nation commune – le sentiment d’un destin commun né d’une nationalité partagée.

Enfin, l’auteur évoque la laïcité comme dernier pilier, la loi de 1905 de séparation des Eglises et de l’Etat[viii], et la liberté de conscience qu’elle promet étant fondamentale dans le sentiment d’appartenance à la nation. C’est probablement cette liberté qui a permis à la France de s’engager beaucoup moins nettement que d’autres pays sur le terrain glissant du communautarisme et qui fait qu’encore aujourd’hui, comme le rappelle l’auteur, une part plus importante de religieux en France se sentent français avant de se sentir membre de leur communauté religieuse, ce qui est beaucoup moins vrai dans d’autres pays européens. Ainsi, « seuls 7% des musulmans britanniques se sentent d’abord britanniques »[ix] d’après une étude du Pew Research Center – un think thank américain – de 2006, alors qu’ils sont 42%, en France, à se sentir « d’abord français »[x].

Après l’énumération motivée de ces quatre principes, la deuxième partie de ce bref ouvrage consiste en la dénonciation de la violation par le gouvernement actuel de ceux-ci, avec par exemple le discours de Latran dans lequel, après avoir été formellement intronisé Chanoine d’honneur de la basilique Saint-Jean de Latran, le Président de la République s’est excusé auprès du Pape pour l’adoption de la loi de 1905 tout en encensant « le prêtre ou le croyant au détriment de l’instituteur ou de l’athée »[xi]… en contradiction avec les principes de neutralité ou d’égal respect envers toutes les « opinions spirituelles »[xii] qui incombent normalement au chef d’Etat.

Le virage sécuritaire de l’été 2010, avec la volonté affichée de créer deux classes de citoyens en prévoyant des peines différentes pour les citoyens français selon qu’ils soient « d’origine étrangère »[xiii] ou pas est également pourfendu par l’auteur, ainsi que l’acharnement du gouvernement contre la burqa qui se fourvoie pour avoir « le soutien de la majorité de l’opinion »[xiv].

Ainsi, au détriment du « travail d’inclusion dans notre mémoire nationale »[xv] que devrait mener ce gouvernement comme tous les autres, l’auteur constate aujourd’hui un acharnement à diviser, séparer, classer, abandonnant le premier pilier de notre nationalité, le principe d’égalité, ou encore la laïcité. Quant à la langue française, si l’auteur lui-même n’en parle pas, permettez-moi d’assimiler la rhétorique présidentielle à un grand coup de hache dans le pilier qui lui est consacré… !

Ce texte est donc intéressant en ce qu’il recadre la nationalité française en l’installant sur ces quatre piliers, alors même que les dérives gouvernementales avaient tendance à vider de sa substance la base de notre appartenance commune, voire même à l’instrumentaliser au profit de tel ou tel groupe. Cela étant dit, était-ce bien nécessaire de faire de cette très bonne tribune parue dans un quotidien un livre ? Il fut un temps où les gens lisaient les journaux et où cette tribune aurait donc eu une diffusion conséquente, un écho suffisant à sa parution, ne nécessitant pas nécessairement pour être entendue d’être publiée dans un livre à part et d’être exposée, tant dans les librairies que dans les médias, une seconde fois – lui donnant un second souffle et, qui sait, une seconde vie ? – quelques mois après. Il est par ailleurs un autre point sur lequel je suis en désaccord profond avec l’auteur : allez dire à un Tunisien des années 1930, à un Indochinois des années 1940 ou à un Algérien des années 1950 qu’il était « l’égal du Parisien »[xvi], conformément au principe d’égalité des droits… Allez donc lui dire ça avec fermeté et assurance, et revenez me dire ce qu’il vous aura répondu !


[i] page 10

[ii] page 10

[iii] page 11

[iv] note 7 page 28

[v] page 11

[vi] page 11

[vii] page 11

[viii] vous pouvez consulter à ce sujet la très bonne documentation fournie par le site de l’Assemblée nationale à l’adresse suivante : http://www.assemblee-nationale.fr/histoire/eglise-etat/sommaire.asp

[ix] page 16

[x] page 16

[xi] page 20

[xii] page 20

[xiii] page 21

[xiv] page 21

[xv] page 19

[xvi] page 8


Et bien moi, personnellement, ça me choque !


N’est-il pas ridicule, le Jean-Louis, avec son brushing nouveau ? Ses cheveux en bataille perpétuelle, marque de fabrique de la maison Borloo, signe distinctif au sein d’un monde politique tellement sage en terme de look, ont laissé place à cette chevelure que l’on dirait toute droite sortie d’un (mauvais) film des années… Pff, je ne saurais même pas dire, tiens !

On a bien compris : Nicolas a dû lui glisser qu’il devait adopter un look plus sérieux s’il voulait prétendre au graal de Matignon. Et quand Nicolas dit…

Ce feuilleton du remaniement serait risible s’il n’en était pas si tragique et révélateur d’une certaine façon de faire de la politique à mille lieues de ce qu’elle devrait être. Ca fait depuis le début du printemps – si ce n’est la fin de l’hiver, mais je n’ai même pas envie de remonter dans ce qui fait déjà partie des archives journalistiques pour trouver la date exacte – que Nicolas Ier pense nous tenir en haleine en organisant ce jeu de cour.

Très honnêtement, je pense que les Français sont au-dessus de tout ça – que ces petits jeux les désespèrent plus qu’ils ne les tiennent en haleine. Que les problèmes du quotidien, si nombreux, si préoccupants, le sont bien trop pour qu’une simple et démesurément longue tactique politicienne ne les éclipse. Et pourtant, il faut dire que l’ensemble de la droite politique française met beaucoup de zèle dans l’entretien de ces jeux dignes d’une cour royale à quelques siècles d’aujourd’hui : petites déclarations, phrases assassines, soutiens plus ou moins explicites, grandes tirades de dénigrement de l’un au profit d’un appui inconditionné à l’autre,… Jean-Louis & François ont sorti leurs armes et chacun dégaine à son tour – pendant que les Français, eux, galèrent.

En attendant, Nicolas s’est bel & bien coupé d’un peuple qu’il croit tenu en haleine quand il ne fait qu’accroître son désespoir.


L’audace d’un mouvement social nouveau !


Ca y est, la France des travailleurs, celle des opprimés par la politique gouvernementale, s’est (enfin) mis en branle à la faveur d’une hasardeuse réforme des retraites. Partis politiques, syndicats, associations, toute la gauche fait front commun contre la réforme proposée par un Président qui avait pourtant promis que, lui à l’Elysée, l’âge de départ à la retraite ne serait pas repoussé. Mais la crise est passée et les discours ont changé. Ainsi, depuis quelques mois, le gouvernement laisse entendre qu’une telle réforme est « inévitable », que s’y opposer revient à mettre en péril notre système de retraites par répartition, système né après la Seconde Guerre mondiale et pierre angulaire de la solidarité nationale. Grâce à des médias parfois complices et souvent passifs, beaucoup ont adhéré à ce message gouvernemental : on vit plus longtemps, il est donc normal que l’on travaille plus longtemps.

Mais, attendez, dites-moi où il est écrit que parce que l’on vit plus longtemps, on devrait travailler plus longtemps ? Où il est écrit que les progrès scientifiques qui nous ont permis d’allonger l’espérance de vie devraient être contrastés par une régression sociale ?

Là n’est cependant pas le point. Si je soutiens tout à fait la cause des grévistes d’aujourd’hui et si je me rallie volontiers aux manifestations – sauf les jours, comme aujourd’hui, où j’ai une dissertation sur le droit hindou à pondre !, un autre point me taraude : la méthode. C’est pas nouveau : une grève, c’est (beaucoup) moins de transports en commun, des usagers qui râlent, qui attendent un quart d’heure sur leur quai en rouspétant, qui s’entassent dans un métro bondé et qui, au final, sans même comprendre la portée politique d’une telle action, la méprisent parce qu’elle atteint à leur petit confort quotidien. Ben oui : beaucoup de gens sont « contre la grève » quelque que soit la grève, parce que la grève, ça les emmerde ! Il n’y a qu’à les entendre, les Parisiens dans le métro – « Putain, ils font chier avec leur grève » ; « C’est pas possible, encore en train de protester !? ». C’est triste parce que les grévistes se battent pour une cause juste, importante, primordiale même – se battent aussi pour ceux qui râlent et qui, passagers clandestins sans même le savoir, profitent des avantages sociaux acquis grâce à la lutte de ces « emmerdeurs de grévistes ».

Ne serait-il pas temps, dès lors, d’inventer une nouvelle forme de mouvements sociaux ? La grève comme paralysie des services publics n’est-elle pas démodée à l’heure où de plus en plus de monde voue un culte à son petit confort personnel et dénigre la puissance potentielle de l’action collective ?

Or, sans le soutien de la population, un mouvement social est voué à l’échec ! C’est d’ailleurs sur cette stratégie que Nicolas Sarkozy a construit une partie de sa popularité électorale : certes, il y a quelques millions de personnes dans le pays qui font grève lorsque leurs acquis sociaux sont menacés, qui manifestent quand il faut monter au créneau pour dénoncer tel ou tel projet destructeur ou dangereux. Mais il y a aussi et surtout tout le reste du pays, la « majorité silencieuse », qui déplore la paralysie engendrée par de tels mouvements sociaux. Et ceux-là, il faut les convaincre du bien-fondé de tels mouvements, il faut se les mettre dans la poche !

A Paris, dans le métro, par exemple, pourquoi ne pas faire des jours de grève des « journées portes ouvertes », où les tourniquets tourneraient sans tickets et où l’accès serait libre ? Pourquoi les conducteurs ne liraient-ils pas, dans leur métro, un communiqué expliquant leur mécontentement – pourquoi n’expliqueraient-ils pas aux usagers, tout simplement, contre quoi et pourquoi ils protestent ? Beaucoup de gens n’ont malheureusement pas le temps ou pas l’intérêt de s’en informer mais pourraient être convaincus si on prenait un peu de temps pour leur expliquer !

Dans l’Education nationale, pourquoi les maîtresses et les maîtres ne prendraient-ils pas en charge leurs élèves, comme d’habitude, sauf qu’au lieu de leur faire une classe normale, ils ne feraient que des activités culturelles, artistiques, sportives, ludiques – des jeux ?

Alors, bien sûr, tous ces gens là restant au travail, ils ne participeraient pas aux manifestations – changer les mouvements sociaux, c’est peut-être aussi arrêter le culte du chiffre dans les manifestations ? L’autre solution étant de multiplier les manifestations le weekend, afin de permettre à plus de monde d’y participer. Il ne faut en effet pas oublier que beaucoup de travailleurs soutiennent les mouvements sociaux mais ne peuvent faire grève par peur de leur patron ou par nécessité financière.

Ce ne sont que des propositions, des traits de crayons de papier sur l’aquarelle du changement des mouvements sociaux – mais je pense qu’il faudrait prendre le temps, à gauche, d’analyser les forces et faiblesses des mouvements sociaux tels qu’ils sont pratiqués aujourd’hui et de penser de nouvelles actions collectives, qui rallieraient dans une ambiance festive une plus large partie de la population et éviterait l’écueil préjudiciable d’aujourd’hui où le pays se scinde entre grévistes et « victimes » des grèves. Parce qu’il n’y a pas de « victimes » des grèves ; à la gauche de faire comprendre à tous que si des travailleurs se mettent en grève, c’est pour défendre des acquis sociaux, conquérir des droits – et ce au bénéfice de l’ensemble de la population.


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