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Etre français – Les quatre piliers de la nationalité, Patrick Weil


Dans ce court texte initialement publié dans Le Monde du 24 août 2010, Patrick Weil, chercheur reconnu notamment pour ses travaux sur l’immigration en France, définit ce qui constitue selon lui les quatre piliers fondamentaux de la citoyenneté française, ce sentiment commun d’appartenance à une nation qui relie l’ensemble des citoyens : le principe d’égalité, la mémoire de la Révolution française, la langue française et la laïcité. Après voir rapidement passé en revue la teneur intrinsèque de chacun de ces quatre piliers, l’auteur explique brièvement en quoi ceux-ci sont malmenés par le pouvoir actuel qui brise ces « produits de notre histoire »[i] sur l’autel du populisme – plus exactement du diktat de l’opinion.

Quels sont donc ces quatre piliers que l’auteur met en exergue comme les fondamentaux de la citoyenneté française ?

En premier lieu, il loue le « principe d’égalité »[ii], qui s’illustrait notamment dans la propension qu’avait la France à donner une égalité de droit à tous les peuples conquis quand d’autres pays – l’auteur prend l’exemple de la Prusse de 1870 – abaissaient les peuples annexés – l’Alsace et la Moselle, manifestement – à un statut inférieur à celui dont pouvaient jouir les autres citoyens, créant ainsi différentes « classes » de citoyens au détriment d’une quelconque tentative d’unification nationale. Ce principe d’égalité se manifeste également dans le Code Civil, cette « Constitution matérielle de la France »[iii], écrit-il, reprenant en cela les travaux de Jean Carbonnier qu’il n’omet bien sûr pas de citer.

Par la suite, il évoque la mémoire de la Révolution française comme pilier de la citoyenneté française – un pilier que nous serions d’ailleurs les seuls Européens à posséder réellement, accompagnés en cela par les Américains chez qui le culte des Founding Fathers est encore très prégnant. Il insiste sur la mémoire positive de la Révolution que nous entretenons en évacuant plus ou moins consciemment ses épisodes les moins glorieux, renvoyant dans ses notes à la conception d’Hannah Arendt de la révolution non pas comme « processus de transformation sociale » mais comme « œuvre de transformation de la conscience politique » et de « redécouverte de la citoyenneté »[iv].

L’auteur insiste sur le troisième pilier, la langue française, « langue de l’Etat depuis 1539 »[v] en ce qu’elle est l’essence de « l’école pour tous »[vi], formidable « outil d’émancipation »[vii] et qui, sous la IIIème République notamment, consolida aux quatre coins du pays le sentiment d’appartenance à une nation commune – le sentiment d’un destin commun né d’une nationalité partagée.

Enfin, l’auteur évoque la laïcité comme dernier pilier, la loi de 1905 de séparation des Eglises et de l’Etat[viii], et la liberté de conscience qu’elle promet étant fondamentale dans le sentiment d’appartenance à la nation. C’est probablement cette liberté qui a permis à la France de s’engager beaucoup moins nettement que d’autres pays sur le terrain glissant du communautarisme et qui fait qu’encore aujourd’hui, comme le rappelle l’auteur, une part plus importante de religieux en France se sentent français avant de se sentir membre de leur communauté religieuse, ce qui est beaucoup moins vrai dans d’autres pays européens. Ainsi, « seuls 7% des musulmans britanniques se sentent d’abord britanniques »[ix] d’après une étude du Pew Research Center – un think thank américain – de 2006, alors qu’ils sont 42%, en France, à se sentir « d’abord français »[x].

Après l’énumération motivée de ces quatre principes, la deuxième partie de ce bref ouvrage consiste en la dénonciation de la violation par le gouvernement actuel de ceux-ci, avec par exemple le discours de Latran dans lequel, après avoir été formellement intronisé Chanoine d’honneur de la basilique Saint-Jean de Latran, le Président de la République s’est excusé auprès du Pape pour l’adoption de la loi de 1905 tout en encensant « le prêtre ou le croyant au détriment de l’instituteur ou de l’athée »[xi]… en contradiction avec les principes de neutralité ou d’égal respect envers toutes les « opinions spirituelles »[xii] qui incombent normalement au chef d’Etat.

Le virage sécuritaire de l’été 2010, avec la volonté affichée de créer deux classes de citoyens en prévoyant des peines différentes pour les citoyens français selon qu’ils soient « d’origine étrangère »[xiii] ou pas est également pourfendu par l’auteur, ainsi que l’acharnement du gouvernement contre la burqa qui se fourvoie pour avoir « le soutien de la majorité de l’opinion »[xiv].

Ainsi, au détriment du « travail d’inclusion dans notre mémoire nationale »[xv] que devrait mener ce gouvernement comme tous les autres, l’auteur constate aujourd’hui un acharnement à diviser, séparer, classer, abandonnant le premier pilier de notre nationalité, le principe d’égalité, ou encore la laïcité. Quant à la langue française, si l’auteur lui-même n’en parle pas, permettez-moi d’assimiler la rhétorique présidentielle à un grand coup de hache dans le pilier qui lui est consacré… !

Ce texte est donc intéressant en ce qu’il recadre la nationalité française en l’installant sur ces quatre piliers, alors même que les dérives gouvernementales avaient tendance à vider de sa substance la base de notre appartenance commune, voire même à l’instrumentaliser au profit de tel ou tel groupe. Cela étant dit, était-ce bien nécessaire de faire de cette très bonne tribune parue dans un quotidien un livre ? Il fut un temps où les gens lisaient les journaux et où cette tribune aurait donc eu une diffusion conséquente, un écho suffisant à sa parution, ne nécessitant pas nécessairement pour être entendue d’être publiée dans un livre à part et d’être exposée, tant dans les librairies que dans les médias, une seconde fois – lui donnant un second souffle et, qui sait, une seconde vie ? – quelques mois après. Il est par ailleurs un autre point sur lequel je suis en désaccord profond avec l’auteur : allez dire à un Tunisien des années 1930, à un Indochinois des années 1940 ou à un Algérien des années 1950 qu’il était « l’égal du Parisien »[xvi], conformément au principe d’égalité des droits… Allez donc lui dire ça avec fermeté et assurance, et revenez me dire ce qu’il vous aura répondu !


[i] page 10

[ii] page 10

[iii] page 11

[iv] note 7 page 28

[v] page 11

[vi] page 11

[vii] page 11

[viii] vous pouvez consulter à ce sujet la très bonne documentation fournie par le site de l’Assemblée nationale à l’adresse suivante : http://www.assemblee-nationale.fr/histoire/eglise-etat/sommaire.asp

[ix] page 16

[x] page 16

[xi] page 20

[xii] page 20

[xiii] page 21

[xiv] page 21

[xv] page 19

[xvi] page 8


Recherche le peuple désespérement…


J’ai lu la semaine dernière cet essai écrit l’année dernière par Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin, Recherche le peuple désespérement, dans lequel les auteurs pointent du doigt le dramatique décrochage entre la gauche socialiste et le peuple, cette majorité silencieuse qui vit et souffre en-dehors des centres-villes.

Leur livre est précieux en ce qu’il éclaire sur une réalité souvent méconnue par les sphères socialistes. Tous les médias étant concentrés dans Paris intra-muros, la vision que nous avons de la France, au travers de ce prisme médiatique, est éminemment déformée : les bobos sont surreprésentés et les ouvriers et employés relégués en zones péri-urbaines sont tout simplement oubliés ! Parfois les rédactions de ces médias gentrifiés se permettent – ô folie ! – de traverser le périph’ pour aller voir ce qu’il se passe en banlieue ; parfois certains – surtout Jean-Pierre Pernault, d’ailleurs ! – vont voir ce qu’il se passe dans la « France profonde », la France rurale, la France des artisans, la France traditionnelle. Mais qui pour aller, hors période de crise majeure, sonder cette France reléguée dans les oubliettes médiatiques – cette France qui passe deux heures sur la route chaque jour pour aller travailler huit heures durant à l’usine, cette France qui souffre et qui n’a aucune perspective d’avenir, l’ascenseur social n’étant plus bloqué mais bien devenu « descendeur social ».

Alors oui, la gauche doit renouer avec ces classes populaires qui, à défaut d’être entendues, d’être considérées, sombrent dans le vote extrême ou l’abstentionnisme. Si 41% des ouvriers avaient voté Mitterrand au 1er tour de l’élection présidentielle de 1988, ils n’étaient plus que 11% à voter Jospin en 2002 ! La gauche doit se débarrasser de cette « prolophobie » où l’ouvrier est vu comme un beauf fini ! Les auteurs rappellent justement que les ouvriers et les employés représentent encore la même part de la population active qu’en 1954 – 60%. La grande différence est que, contrairement à la classe populaire des années 1950 qui vivait dans le mythe de classe moyenne, celle d’aujourd’hui a l’intime conviction – vérifiée dans les chiffres – que son avenir est vide d’espérance.

La ville a déplacé à sa périphérie ceux qui peuvent porter le conflit de classe et la pensée mainstream se veut a-conflictuelle : c’est l’exemple de l’européisme, cette volonté plutôt consensuelle de construire une Europe politique. En fait, les auteurs soulignent que les bobos des centres-villes, qui font véritablement la vie politique et médiatique française en ce qu’elle est une projection spatiale des villes-centres uniquement, ont horreur des questions sociales et leur préfèrent les questions sociétales, beaucoup moins violentes. A cet égard, une donnée intéressante : la carte du vote CPNT (Chasse, Pêche, Nature & Traditions) est tout à fait le négatif de la carte du vote Verts : c’est le clivage entre ruraux & urbains, entre pensée violente (les auteurs soulignent à plusieurs reprises la violence sociale des milieux ruraux et péri-urbains) et pensée écolo-bobo-progressiste.

Finalement, les auteurs affirment que les discriminations, en France, sont plus sociales et spatiales que raciales et que la gauche doit réinvestir les combats sociaux qu’elle a déserté pour plaire aux élites urbaines afin de retisser ses liens historiques avec le prolétariat – avec le peuple.

En à peine cent pages, ce bouquin remet les idées en place pour rappeler à chacun que la réalité sociale est toute autre que celle vue par le prisme des médias gentrifiés. Un peu court au niveau des propositions, il se borne à prôner un protectionnisme raisonnable pour faire face à une globalisation qui a systématiquement touché les zones déjà fragiles ; on peut d’ailleurs lire, dans la dernière convention votée par le Parti socialiste sur l’Europe et l’International, quelques propositions qui vont dans le sens de ce que défendent les auteurs, comme l’idée de taxes anti-dumping ou d’écluses tarifaires…


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