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Franco-canadien, mais entièrement l’un et entièrement l’autre !


Notre pays est confronté à une montée du racisme. Dans ce contexte malsain, la France doit s’emparer de cette question de la bi-nationalité”, déclarait Claude Goasguen, député UMP et rapporteur de la mission d’information parlementaire sur le droit de la nationalité, le 8 mai dernier, dans un entretien à La Croix. “Je souhaite qu’on aille progressivement vers une limitation de la double nationalité par le biais de discussions bilatérales avec les pays”, poursuivait-il : “cela veut dire qu’on demanderait aux gens de choisir entre deux nationalités. Ou bien qu’on [irait] vers une limitation des droits politiques. Car il est tout de même gênant qu’une personne puisse voter en France et dans un autre État. En procédant ainsi, un binational se retrouverait en quelque sorte avec « une nationalité et demie »”.

 

Alors qu’un débat déjà malsain autour de la bi-nationalité agitait la Fédération Française de Football, voilà que le député profitait de la polémique sportive pour remettre en question le régime de double nationalité dont bénéficieraient, d’après lui, “quatre à cinq millions de Français”. Mais si la France est confrontée à “une montée du racisme”, comme l’affirme – probablement non sans tort – le député, quel rapport avec la “question de la bi-nationalité” ? Comment assimiler racisme et bi-nationalité ? J’ai beau chercher, je ne vois pas de lien… Au contraire, les bi-nationaux sont des véritables passerelles entre leurs deux pays, entre les deux cultures qui les habitent ; ils sont l’incarnation des liens qui peuvent exister entre deux pays – une incarnation infiniment plus forte, plus puissante – plus éloquente – que n’importe quel lien diplomatique !

 

Au-delà de cette amalgame incompréhensible entre bi-nationalité et racisme, l’objectif que poursuit Claude Goasguen est choquant : à défaut de “supprimer” la bi-nationalité, il veut la “limiter” en créant, dans un premier temps, un “registre des bi-nationaux” avant d’envisager la limitation de leurs “droits politiques”, arguant que posséder “une nationalité et demie”, c’est bien assez – une rhétorique dans la droite lignée de la tentative, l’été dernier, de créer différentes classes de citoyens français en menaçant perpétuellement les citoyens naturalisés d’être déchus de leur sésame.

 

Profitant de la porte ouverte par le député UMP, Marine Le Pen a envoyé une lettre à l’ensemble des élus du Palais Bourbon pour leur demander d’aller dans le sens d’une abrogation ; une fois de plus, les déclarations extrémistes du parti majoritaire alimentent l’extrême-droite elle-même…

 

Pourtant, posséder deux nationalités, ce n’est ni trahir l’une, ni trahir l’autre ! Posséder deux nationalités, ce n’est pas non plus n’être qu’à moitié français ! Je suis franco-canadien (bon, franco-québécois, aurais-je plutôt tendance à dire, mais c’est encore un autre débat !) ; mais je ne suis pas à moitié français et à moitié canadien : je suis tout l’un et tout l’autre, entièrement français et pleinement canadien ! C’est ça qui fait la beauté de la bi-nationalité, cette harmonie entre deux pays, entre deux cultures qui crée une ouverture d’esprit merveilleuse ; et nul doute que l’ouverture d’esprit entraîne la tolérance, la tolérance envers les autres, envers la différence. Comment donc oser assimiler bi-nationalité et racisme ?

 

La France a toujours eu une conception généreuse de la nationalité, définie au XIXème siècle par Renan ou Fustel de Coulanges. Pour eux, la nationalité se basait sur des critères positifs d’adhésion au projet collectif – elle se basait sur la volonté de participer à la construction du vivre ensemble, à “l’acceptation d’une communauté de destin”, comme le rappelle… Marine Le Pen elle-même, dans sa lettre aux députés. Soit. Mais en quoi les bi-nationaux sont-ils un obstacle à cette manifestation volontaire d’adhésion et de participation ? Pourquoi Claude Goasguen veut-il ôter à ceux-ci la possibilité de participer à cette construction de l’avenir national en limitant leurs “droits politiques” ?

 

Premièrement, les bi-nationaux ne peuvent pas toujours exercer leurs droits politiques dans leurs deux pays ; ainsi en est-il du Canada où les Canadiens vivant à l’étranger depuis plus de cinq ans n’ont pas le droit de vote. En allant jusqu’au bout de la logique proposée par Claude Goasguen, je serais privé de droit de vote au Canada et en France. Justice ?

 

Et puis, quand bien même un bi-national aurait le droit de vote dans les deux pays, pourquoi le priver de vote dans l’Hexagone ? C’est l’exercice des droits politiques qui fait, dans une large part, la participation au projet collectif – l’adhésion à la communauté nationale ! Qu’un citoyen français puisse également voter dans un autre pays – dans son autre pays – ne change rien au fait qu’il puisse participer pleinement à la construction du devenir national français !

 

Espérons que le gouvernement ne cède pas au chant des sirènes frontistes et sache raison garder : ce débat, alors que notre pays fait face à mille et un problèmes plus urgent, est aussi incongru que dangereux. A nous de rester vigilant pour éviter tout dérapage de la majorité… en attendant que le printemps 2012 nous en apporte une nouvelle, plus rose et plus belle !…


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