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What starts here changes the world!


Comme vous le savez peut-être, je vais passer l’année universitaire à l’Université du Texas à Austin. La rentrée étant demain (enfin, pour ceux qui ont cours le mercredi, ce qui n’est pas mon cas !), l’université organisait ce soir une grande cérémonie appelée Gone To Texas en forme de coup d’envoi pour l’ensemble des étudiants entrant en première année – cérémonie à laquelle étaient également conviés les étudiants internationaux fraîchement débarqués. Et même si je n’avais aucune envie d’y aller, j’y suis allé avec quelques colocataires, par curiosité, le campus étant à moins de trois minutes de chez moi !

Je peux maintenant vous le dire : ça valait le détour. J’ai assisté à un truc incroyable. Il y avait là réunis au pied de la tour du campus plusieurs milliers d’étudiants (trois mille, peut-être ?), assis sur des chaises savamment disposées par les autorités compétentes, écoutant béatement les orateurs qui se succédaient à l’estrade. Et quelle estrade !

Devant une façade blanche colorée par un jeu de lumières finement pensé, au pied d’une tour qui s’éclairait et s’obscurcissait au gré des paroles prononcées, la scène, magistrale, surplombée de deux écrans géant qui diffusaient vidéos et images – simultanément projetées sur la tour en contre-haut, faisait l’objet de toutes les attentions. Chaque College y était représenté par son drapeau coloré alors que l’écusson de l’université ornait le tout, central, majestueux.

Quel splendide jeu de lumières !

Les étudiants, eux, étaient assis selon leur College d’affection : Architecture, Fine Arts, Communication, Liberal Arts, Natural Sciences, Law, Social Work, Information, etc. Dès lors qu’un College était mentionné par un orateur ou une vidéo, ses étudiants criaient leur fierté d’y appartenir.

Évidemment, tous les orateurs qui se succédaient à la tribune prononçaient un panégyrique peu ou proue identique sur l’Université. What starts here changes the world, concluaient-ils tous, fidèle à la devise d’une université pour le moins égocentrique, fière de son histoire glorieuse, persuadée de son importance mondiale et sûre de son avenir radieux.

Et puis d’un coup, un silence. Une chape de plomb est tombée sur l’audience excitée. Les ingénieurs, derrière les innombrables rangées de siège, responsables de la réussite d’une soirée déterminante pour l’université qui se doit de montrer sa force, s’activent. Un homme, seul, sur la scène – assis. Une guitare. Quelques notes timides. C’est le Star-Spangled Banner qui s’élève doucement dans le ciel d’Austin. Les dizaines de drapeaux texans qui entourent la scène ont beau rappelé au spectateur perdu la force de l’identité locale, ces quelques notes suffisent à revigorer le patriotisme américain de l’audience. Dans le ciel, la Tour de l’université, sombre, de laquelle ne ressortent que l’horloge illuminée et la vidéo projetée, est entourée par deux drapeaux, infiniment plus hauts que les autres, qui flottent dans le ciel : l’un est américain, l’autre est texan. Derrière l’audience, droit devant le guitariste inspiré, le Congrès du Texas trône fièrement. Rapidement, les gens se lèvent – initiatives isolées au début, rapidement suivies jusqu’à ce que tout le monde soit debout, l’air pensif – sans toutefois ne chanter une seule parole. Les étudiants étrangers sont tous entre rire et stupéfaction – c’est que l’on se croirait vraiment dans un film ! Mais mieux vaut ne pas rire trop fort – Don’t mess with Texas, and most of all don’t mess with their patriotism!

La Tour s'éteint, illuminée par le guitariste

Les freshmen sont visiblement à la fois émus et excités par ce moment solennel qui marque leur entrée dans la vie étudiante. Histoire de ne pas conclure sur une note trop solennelle, la cérémonie se termine en musique. Après un numéro de danse indienne sorti d’on ne sait pas trop où (d’autant plus amusant que, comme me faisait remarquer la personne à côté de moi, la plupart des étudiants assis là ne savaient sûrement pas situer l’Inde sur une carte du monde) (bon, d’accord, c’est facile et méchant – mais en même temps, c’est pas de moi !), la fanfare de l’école et sa centaine de musiciens (cors, saxos, trompettes, flutes et compagnie !) traversent de part en part l’audience en jouant doucement puis, arrivés sur scène, entonne fièrement les deux chants traditionnels de l’école, repris en chœur par un public conquis : Texas Fight! et The Eye of Texas. Bien sûr, ces deux hymnes locaux ne s’entonnent pas tant que l’ensemble des étudiants n’a pas la main levé au ciel, le poing tendu, le pouce, le majeur et l’annulaire recroquevillés pour reproduire le sigle de la mascotte de l’université, la vache Longhorn et ses deux longues cornes.

Pendant ce temps, sur la façade derrière la scène, un énorme drapeau texan est fièrement déployé sous les cris patriotiques du public. Enfin, ça, c’était sans compter les quelques difficultés techniques qu’ils rencontrèrent ; le drapeau texan ne se déployant que partiellement, c’était plutôt une sorte de drapeau français que l’on voyait flotter sur la façade, jusqu’à ce qu’au bout de cinq longues minutes, les autorités paniquées parviennent à rétablir l’ordre des choses, sous la clameur redoublé d’un public exultant. En arrière-plan, la Tour affiche un « 15 ». Parce que tout ce beau monde est censé se retrouver au même endroit pour la cérémonie de graduation, à l’aube de l’été 2015…

Welcome to the University of Texas at Austin. What starts here changes the world – mais en attendant, rentrez vous coucher : il est neuf heures et demie passées, et demain, y’a école !


L’amoralité de la politique chez Machiavel


Dans l’histoire de la pensée politique, Niccolò Macchiavelli fait office de pierre angulaire majeure, d’articulation entre la pensée classique issue de l’Antiquité et la pensée moderne qui naquit directement de ses travaux. Produit intellectuel d’une Italie renaissante après un long Moyen-âge plutôt modeste sur le plan de la réflexion politique – bien qu’il ne faille pas tomber non plus dans les clichés démesurément caricaturaux qui raillent son obscurantisme millénaire –, Machiavel a fait date, entre autre, par le cynisme de ses écrits. Dans une Italie divisée, morcelée, déchirée où règnent les conflits violents, les luttes d’influence, où la morale est sacrifiée sur l’autel du pouvoir, Machiavel, homme politique avant d’être écrivain, se montre lucide et tente notamment, dans Le Prince, de décrypter consciencieusement le mécanisme par lequel les princes accèdent et restent au pouvoir, en s’attachant toujours alla verità effettuale della cosa et non « à l’imagination qu’on peut s’en faire » (chapitre XV).

Pour ce faire, l’auteur florentin balaie du champ du politique toute considération morale et pense l’exercice du pouvoir comme une opération justifiable par elle-même. En cela, il innove radicalement : alors que la pensée classique concevait le pouvoir politique comme le choix du meilleur gouvernement des hommes – conçu dans la perspective d’un éthos reconnu par tous, Machiavel récuse cet éthos et se situe au-delà, dans un univers non pas immoral mais bien amoral. Il sanctifie ainsi la politique comme une discipline propre, libérée du joug inefficace de la morale ou de la religion. Son but : la construction et l’extension de l’Etat. Une finalité louable, aussi : l’instauration d’un ordre politique stable et pacifique. Qui passe nécessairement par une techniqueamorale.

Comment le Prince doit-il agir pour s’extraire du champ de la morale ? En quoi la conduite d’une politique libérée de sa substance moralisatrice est-elle plus encline à satisfaire la finalité voulue par Machiavel – celle de l’institution d’une cité stable, pérenne, établie sans laquelle, tel l’Arno sans digues qui dévaste la Toscane, règnent chaos, violence et mort ?

Tout le savant jeu politique du Prince réside dans l’ambiguïté de cette dualité : il faut, autant que possible, être bon, se tenir aux valeurs morales humanistes traditionnelles nées de la philosophie antique et des vertus chrétiennes évangéliques : respect d’autrui, douceur, amour du prochain. Cependant, et c’est là qu’apparaît la finesse du Prince, il doit savoir s’en défaire dès que ces valeurs nuisent à la bonne tenue de l’Etat (lo stato, qui désigne tant la structure politique que le territoire gouverné).

Contrairement à beaucoup d’interprétations ultérieures, Machiavel insiste bien sur l’idée que le Prince qui réintroduirait de façon pérenne la violence ou la peur dont la fondation de la cité est censée délivrer ne serait pas à la hauteur de sa tâche. S’il peut être amené à intervalles réguliers à se réemparer du pouvoir en stimulant la peur primitive, ce n’est évidemment pas là le régime normal de l’exercice de son pouvoir.

« Aussi faut-il qu’il ait un esprit disposé à tourner selon que les vents de la fortune et les variations des choses le lui commandent, et comme j’ai dit plus haut, ne pas s’écarter du bien, s’il le peut, mais savoir entrer dans le mal, s’il le faut. »

(Chapitre XVIII)

Machiavel voit la cité comme une condition sine qua non d’une vie commune paisible et le Prince doit absolument la conserver unie malgré son extrême précarité, sa fragilité de tous les instants.

Ainsi, lorsque la cohésion du groupe social est mise en cause, le Prince doit agir avec force et conviction pour faire régner la crainte, seul sentiment assez fort pour éviter que le peuple ne se désolidarise de son Prince. Machiavel explique qu’un Prince, pour éviter d’être remis en cause, a mieux fait d’être craint que d’être aimé :

« On appréhende beaucoup moins d’offenser celui qui se fait aimer que celui qui se fait craindre; car l’amour tient par un lien de reconnaissance bien faible pour la perversité humaine, et qui cède au moindre motif d’intérêt personnel; au lieu que la crainte résulte de la menace du châtiment, et cette peur ne s’évanouit jamais. »

(Chapitre XVII)

Machiavel, dans Le Prince, ôte également à la conduite de l’action politique toute connotation religieuse. Il s’oppose aux thèses augustiniennes, reprises très largement par la communauté catholique, qui instaurent le primat de la cité céleste, nécessairement corrélé à la relativisation de la cité terrestre et, par extension, du politique chargé de la réguler. Voyant, lui, la cité terrestre comme un élément nécessaire à la conservation d’une certaine forme d’harmonie entre les hommes, Machiavel insiste de façon presque dramatique sur l’importance de la tâche de fondation et de conservation qui incombe aux responsables politiques. Le Prince machiavélien, loin de devoir revêtir les vertus du Royaume de Dieu (bonté, miséricorde, justice) pour permettre à l’Eglise de mener sa mission, est chargé de maintenir l’Etat et la force de la loi contre le chaos et les factions sans cesse renaissants. Pour ce faire, il doit s’inscrire dans une éthique rigoureuse du politique, à mille lieues des lectures ultérieures qui feront du Prince machiavélien un prince machiavélique dénué de toute éthique.

Si le Prince tel que théorisé par Machiavel peut à première vue paraître en effet immoral, sans éthique et violent, il est en effet bien différent de ce portrait très… machiavélique que tout un pan intellectuel a brossé depuis le XVIème siècle. En fait, le Prince est froid, calculateur, cynique – mais pas méchant. Il vise à maintenir l’unité de la cité par tous les moyens – ce qui implique, quelques fois il est vrai, pour retonifier son pouvoir et son aura, d’inspirer la crainte par la cruauté.  Mais il est bel et bien doté d’une éthique – celle de la politique, qui a détonné à l’époque puisque Machiavel innovait en faisant de la politique une discipline à part entière, séparée de la morale et de la religion – ce qui a conduit à cette lecture impropre d’un prince sans éthique aucune.

Par ailleurs, un point important des écrits de Machiavel réside dans le primat du paraître sur l’être. Il se fait là anti-métaphysicien, phénoménologue de la politique. Probablement sans le savoir, il annonce les prémices du gouvernement d’opinion, dans lequel savoir ce que les gens pensent de la politique fait partie de la politique même. Il anticipe ce que sera la société occidentale quelques siècles après ses travaux – la société dans laquelle nous vivons et où l’être se voit sans cesse déconsidéré par la superficialité et l’immédiateté qui ne jugent que par le paraître ou l’avoir, bien plus faciles à décoder – Jean Anouilh n’écrivait-il pas, dans les années 1970, dans Le Rendez-vous de Senlis, que « les apparences suffisent largement à faire un monde » ? Pour revenir à Machiavel, il est donc écrit clairement et sans détour – comme souvent dans Le Prince – que le peuple se laisse tromper aisément par les apparences et qu’un bon prince doit savoir en jouer – paraître bon mais être capable des pires bassesses.

« Les hommes en général jugent plus par les yeux que par les mains ; car il échoit à chacun de voir, à peu de gens de percevoir. Chacun voit ce que tu parais, peu perçoivent ce que tu es ; et ce petit nombre ne se hasarde pas à s’opposer à l’opinion d’une foule qui a la majesté de l’État qui la défend. »

(Chapitre XVIII)

Ainsi, Machiavel rompt brutalement avec tous ses prédécesseurs dans l’histoire de la philosophie politique en affirmant la nécessité d’un prince amoral, doté d’une éthique ni religieuse, ni moralisatrice, mais bel et bien politique. Cette distinction de la politique comme domaine propre a été souvent mal comprise et assimilée à une négation de toute éthique et de toute morale.

Si Aristote voyait l’homme comme un animal politique, Machiavel pense lui que l’homme doit se faire animal pour être politique, comme l’analyse Dominique Colas. La politique s’appuie tant sur la loi que sur la force et l’homme politique doit dès lors être renard pour se défendre des pièges et lion pour se défendre des loups – allier la ruse et la force. D’ailleurs, le logo de Sciences Po reflète on ne peut mieux le chemin parcouru par cette philosophie machiavélienne sur l’essence de l’homme politique : l’école qui prétend former les « princes » de demain a fait sienne la théorie bicéphale du renard et du lion. La postérité des écrits machiavéliens semble aujourd’hui assurée alors même que, en dépit des lectures dithyrambiques faites par Rousseau, Spinoza ou Hegel, ses livres avaient été mis à l’Index durant plusieurs siècles et ses thèses raillées comme démesurément cyniques, violentes ou cruelles ; Frédéric II de Prusse, au XVIIIème siècle, s’était d’ailleurs fait le chantre de cette condamnation libérale d’un Machiavel incompris dans son Anti-Machiavel. Oh the times, they are a changin’ !

 


Bibliographie

Machiavel et la fragilité du politique, Paul Valadier, Editions du Seuil, 1996

Naissances de la politique moderne, Pierre Manent, Gallimard, 2007

Machiavel, Quentin Skinner, 1989

Histoire de la pensée politique, Jean-Jacques Chevallier, Payot, 2006

Article Machiavel de l’Encyclopédie Universalis, écrit par Jean-François Duvernoy

Article Machiavel du Dictionnaire des œuvres politiques, écrit par Michel-Pierre Edmond

Et, bien sûr, les écrits de Machiavel tels Le Prince ou le Discours sur la première décade de Tite-Live


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